Accessibilité et handicap : les bibliothèques Camerounaises à la traine

Une réflexion sur la thématique de l’accessibilité dans les bibliothèques camerounaises, proposée par la jeune leader du programme BSF Campus, Elsa Kane Njiale. A travers son projet «Des signes moi une bibliothèque», elle souhaite créer le premier pôle d’accueil des usagers déficients auditifs au sein des bibliothèques camerounaises.

 Il existe plusieurs définitions du mot « accessibilité ». La définition la plus complète indique que : « L’accessibilité permet l’autonomie et la participation des personnes ayant un handicap, en réduisant, voire supprimant, les discordances entre les capacités, les besoins et les souhaits d’une part, et les différentes composantes physiques, organisationnelles et culturelles de leur environnement d’autre part ».

L’accessibilité requiert la mise en œuvre des éléments complémentaires, nécessaires à toute personne en incapacité permanente ou temporaire pour se déplacer et accéder librement et en sécurité au cadre de vie ainsi qu’à tous les lieux, services, produits et activités. La société, en s’inscrivant dans cette démarche d’accessibilité, fait progresser également la qualité de vie de tous ses membres.

Selon Claire Bonelo, auteure d’un mémoire d’étude de l’Enssib sur l’« Accessibilité et handicap en bibliothèque », c’est une notion « qui recouvre des réalités plurielles et polymorphes ». En fonction du handicap, il peut s’agir de l’accès des personnes handicapées aux bâtiments, aux collections, aux services, etc. Dans le cas du présent article, nous parlons des personnes en situation de handicap auditif, c’est-à-dire les sourds et les malentendants.  Il est question d’interroger les moyens mis en place dans la bibliothèque camerounaise pour faciliter l’accès du public déficient auditifs à l’information, aux technologies et à la culture. En d’autres termes, la mise en accessibilité est-elle une réalité au sein des bibliothèques camerounaises ? Si non quels sont les enjeux de l’accueil des usagers sourds et malentendants en bibliothèque ?

La ville de Yaoundé en tant que capitale Cameroun offre une cartographie de bibliothèque riche et varié. On y trouve un peu de tout : bibliothèques privées, scolaires, universitaires, médicales, de mouvements associatifs ou chrétiens, des centres culturels étrangers. Pour éviter de nous éparpiller nous parlerons surtout des bibliothèques publiques et privées qui sont de loin, les plus dynamiques du secteur de la promotion de la lecture et de la culture.

Une communauté vulnérable avec un potentiel à valoriser  

En l’absence de statistiques fiables, il est difficile d’avancer un chiffre sur le nombre de personnes en situation de handicap auditif au Cameroun. C’est une communauté hétéroclite qui intègre des personnes avec des degrés différents de surdité : sourds profonds, « devenus sourds » et malentendants.

En général, les personnes qui ont perdu l’audition à l’adolescence ou à l’âge adulte ont une bonne maitrise du français parlé et écrit. Quant aux sourds de naissance, ils communiquent principalement par la Langue des Signes Française LSF (enseignée dans les écoles primaires spécialisées) ou la langue des signes camerounaise.

Un aperçu de la langue des signes

La perte d’audition entraine généralement de grosses difficultés d’apprentissage puisque l’ouïe est fondamentale pour apprendre à parler et donc à réussir sa scolarité. Beaucoup de déficients auditifs sont en situation d’échec scolaire et peine par conséquent à s’insérer sur le marché du travail. Ce qui explique l’extrême vulnérabilité économique dans laquelle la plupart se trouve. Malgré tout, des potentiels existent, le taux de scolarisation de sourds s’est beaucoup amélioré. Je connais des jeunes déficients auditifs qui poursuivent leurs études supérieures dans des domaines réputés complexes comme les mathématiques ou les sciences de la santé. Malheureusement, les structures d’accueil et de formation professionnelle pour faciliter leur intégration et leur offrir les mêmes chances qu’aux autres enfants manquent cruellement.

Accessibilité au Cameroun, le défi

A l’heure actuelle, il n’existe aucune politique d’accessibilité des publics déficients auditifs au sein des bibliothèques camerounaises. La situation est encore plus flagrante au sein des bibliothèques publiques. Que ce soit à la Centrale de lecture publique ou dans les bibliothèques des communes d’arrondissement, rien n’est proposé. Que ce soit en termes d’accès aux collections (livres, magazines sur la culture sourde, vidéos sous-titré ou en LSF), ou d’accueil de l’usager déficient auditif (bibliothécaires connaissant quelques rudiments de la LSF, utilisation de moyens de communication adaptés au handicap auditif, etc.).

La politique des prix d’accès à la bibliothèque et à ses autres services doit normalement tenir compte du pouvoir d’achat et des habitudes de consommation de ce public, mais on y observe de nombreux manquements. Quelles en sont les raisons ?  

On pourrait parler de l’absence d’une politique éducative et culturelle qui tient compte des différentes composantes de la population camerounaise. On remarque que l’accessibilité ne semble pas être une contrainte au Cameroun. La notion a déjà été évoquée dans le sens de rendre les bâtiments publics accessibles aux handicapés moteurs sans que les lignes ne bougent véritablement. 

Toutefois, le problème tire aussi sa source de l’ignorance et de la méconnaissance des problèmes qu’entraine la perte d’audition. Le handicap auditif est invisible. Du coup lorsqu’ils ne sont pas appareillés ou ne parlent pas la LSF, il n’est pas évident de savoir qui est sourd. D’ailleurs beaucoup de déficients auditifs, notamment les malentendants fréquentent la bibliothèque souvent sans grosses difficultés et souvent sans réclamer des services adaptés même quand ils en ont besoin. Beaucoup de professionnels de la bibliothèque ignorent quels sont les besoins de ce public et comment ils peuvent y répondre.

A côté de ce problème, on peut ajouter l’absence de moyens comme un frein à la mise en œuvre de l’accessibilité en bibliothèque. En effet, accueillir les publics déficients demande des investissements que les pouvoirs publics ne semblent pas prêtes à faire. Pour la constitution de collections, étant donné que l’édition spécialisée est inexistante au Cameroun (un seul journal Le Echos du silence, paraît à intervalle irrégulier), les responsables devront se tourner vers l’étranger.

 Les enjeux de l’accueil des sourds en bibliothèque

« Les bibliothèques ont aujourd’hui bien plus à offrir qu’une collection de livres. Elles peuvent donner à chacun libre accès aux nouveaux instruments de l’éducation, de la culture et de l’information, aux technologies et à l’Internet », disait Jeremy Lachal, le directeur de Bibliothèque Sans Frontières aux jeunes Leaders à l’ouverture du premier atelier BSF Campus en 2015.

Pour Mathilde S. de la Bibliothèque Nationale de France, la bibliothèque a connu de nombreuses mutations pour devenir aujourd’hui « une bibliothèque troisième lieu ». « Les troisièmes lieux revêtent une fonction politique et encouragent l’épanouissement de l’esprit démocratique en offrant un cadre propice à l’échange, aux débats publics. Un lieu d’œcuménisme social».

Pour un pays en développement comme le nôtre, les enjeux de l’accès des personnes en situation de handicap aux bibliothèques sont à la fois éducatifs, culturels, sociaux et économiques. C’est pourquoi le projet qui nous a permis d’être sélectionnés par le programme BSF Campus porte sur la création d’un pôle surdité. Son slogan est : « La bibliothèque au service du handicap auditif ». Notre objectif est et de favoriser l’autonomie des déficients auditifs pour que le plus grand nombre d’entre eux puissent aussi contribuer à l’édification de leur pays.